L’âgisme n’est pas toujours là où on pense

Commençons par une définition de l’âgisme : l’âgisme, c’est quand on exerce de la discrimination ou qu’on a des préjugés envers une personne à cause de son âge. En théorie, l’âgisme peut s’exercer envers des personnes de tout âge. Toutefois, la très grande majorité des préjugés âgistes sont pratiqués envers les personnes âgées. Tout comme le sexisme se manifeste majoritairement contre les femmes et le racisme contre les personnes qui ne sont pas blanches. Étant donné cette réalité, on a fini par associer l’âgisme à la discrimination envers les personnes âgées.

Durant la pandémie, on a vu des tonnes d’exemples d’âgisme :  rabrouer une personne âgée qui ose aller à la pharmacie ou faire l’épicerie; dans les médias accuser les vieux d’être responsables de la pandémie; ne pas accorder la même importance aux décès dans les CHSLD qu’aux autres décès, etc. Mais les manifestations de l’âgisme ont toujours été présentes et la pandémie n’a fait que l’exacerber.

L’âgisme est moins flagrant quand il se déguise en gentillesse. Quand mes parents avaient dans les 90 ans, ils allaient faire leurs provisions à pied car l’épicerie n’était pas loin de la résidence et ils n’avaient pas tellement de choses à acheter. Ils prenaient un sac sur roulettes dans lequel ils mettaient leurs provisions. Sur le chemin du retour, le sac était plus lourd alors ils le traînaient à deux, chacun mettant une main sur la poignée. Un jour, une dame s’est arrêtée devant eux (elle leur bloquait presque le passage) pour leur dire « Oh, comme vous êtes mignons ! » Ma mère fulminait encore quand elle m’a raconté deux jours plus tard! Ils étaient devenus mignons comme les enfants des garderies qui se tiennent par la main pour aller au parc! Moi, ce que je voyais plutôt chez ce couple formé par mes parents, c’est le désir de rester autonome le plus longtemps possible en cherchant des solutions aux obstacles qui se présentaient à eux. Il n’y a rien de « mignon » là-dedans, c’est juste un adulte qui se débrouille comme il l’a toujours fait.

Dans son livre La voyageuse de nuit de Laure Adler raconte un exemple très semblable. Une dame du quatrième âge (c’est-à-dire, une vraie vieille) traverse la rue à très petits pas et quand elle arrive finalement de l’autre côté, une passante l’applaudit bruyamment. Est-ce qu’on applaudit les aveugles qui traversent la rue seuls? Non, évidemment, ce serait faire insulte à leur capacité d’autonomie et un exemple flagrant de discrimination.  Mais pourquoi cela se ferait-il quand il s’agit d’une personne âgée?

Dans le même livre toutefois, je décèle un passage qui m’apparait un exemple parfait d’âgisme bienveillant de la part de l’auteure. Elle remarque un couple âgé dans le métro. C’est le soir et ils semblent revenir du théâtre. Elle souligne : « …à eux deux, ils ont, a minima, plus de cent cinquante ans. » Ben dis donc, des vrais Mathusalems! Que font-ils dans le métro à cette heure-ci? Et l’auteure de continuer : « Ils sont beaux, Ils se regardent dans les yeux, Ils rient. …Quand le métro arrive, ils se prennent par la main pour entrer dans la rame. » Ben, dis donc, un vieux couple qui s’aime « encore! » et qui l’exprime ouvertement. Comme c’est attendrissant. Bravo, les vieux amoureux!

L’émerveillement de l’auteur devant la joyeuse relation de ces deux personnes, voilà de l’âgisme bien camouflé. Que ce couple s’aime en dit long sur la nature de l’amour mais pas sur la vieillesse. À moins d’avoir cru, au départ, que le sentiment amoureux soit un phénomène rare durant la vieillesse et donc digne de le souligner, de s’en épater. Or, l’amour chez les personnes âgées fait partie de l’éventail des émotions qu’elles ont à leur disposition, comme n’importe quelle autre personne de n’importe quel âge. Le sentiment amoureux ne s’use pas. On peut rester amoureux de la même personne toute sa vie tout comme on peut recommencer à aimer avec de nouvelles personnes jusqu’à la fin de ses jours. C’est banal. Le souligner et s’en émerveiller c’est révéler qu’on pensait que la vieillesse était un no man’s land sentimental.

Mais on comprend que l’auteure se sente rassurée par cette vision inattendue d’un vieux couple amoureux. On est à la source même de l’âgisme : la peur. D’une part, on déteste les vieux parce que la vieillesse nous fait fichtrement peur et d’autre part, on les applaudit quand on retrouve chez eux des élans et des forces auxquels on ne s’attendait pas parce qu’on a une idée sclérosée de la vieillesse. À ce petit jeu-là, les vieux sont toujours perdants.

 

 

Danielle Ferron, Ph.D., Auteure de l'article

Danielle Ferron a pris sa retraite en 2016 après une carrière de chercheure dans les sciences sociales. Elle détient un doctorat en psychologie et depuis sa retraite, elle a donné des ateliers sur la préparation à la retraite et publie des articles sur le sujet de la retraite et du vieillissement.

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